vendredi 8 janvier 2010

Lune de sang

Ils sont enfin arrivés . Au milieu , se trouve l'étang , caché sous la mousse et la fougère, un grand chêne penché au bord, surveillant les eaux calmes. Remedios a commencé à installer le campement pendant que Manuel s'est enfoncé dans le taillis pour rassembler du bois sec pour la soirée . La marmite suspendue au dessus du feu, elle laisse errer son regard sur les nuées de moustiques au dessus de l'eau, un vague sourire aux lèvres . Le soir tombe. Enroulée dans son châle brodé, Remedios regarde les étoiles s'allumer une à une dans le ciel et la lune d'argent tomber dans l'étang. La fumée du repas monte dans l'air plus frais et s'enroule en volutes griffues ... Manuel n'est pas revenu, et les fourrés s'agitent de piétinements obscurs . Au bord de la clairière dansent deux yeux d'or pâle . Remedios a ramassé ses jupes et cours dans la forêt . Les branches s'accrochent à son châle, à ses cheveux . Elle cours comme le vent , les dents serrées sur un souffle haletant, les poings crispés, le corps tendu en avant...
Le soleil se lève sur un amas de tissus et de feuilles d'où émerge une main délicate et blanche, ouverte et suppliante , une longue chevelure noire , comme un écheveau de soie souillé de menues branches et d'écarlate.
Manuel fixe les braises fumantes , les mains abandonnées sur les cuisses, pensif et apaisé, du sang sous les ongles.

vendredi 18 décembre 2009

Dans la forêt

Ils sont partis au lever du jour et Barbara les a suivi du regard jusqu'au bout du chemin à l'entrée du bois . Il faut que quelqu'un reste à la maison, la garde accueillante pour leur retour ...C'est une femme maintenant, qui aura bientôt un mari et si Dieu veut des enfants : C'est ce qu'à dit Remedios en écrasant une larme sur la joue de sa soeur, petite vestale éplorée gardienne du foyer.
Elle est partie sans se retourner, assise à coté de Manuel et souriante , les yeux comme un velours noir posés sur son profil aquilin. Ils vont à Vérin pour le marché .
Ils se sont arrêtés pour manger dans la forêt , belle comme un cathédrale rouge et or sous le soleil, bruissant de toute une vie furtive, que d'un geste de la main, Manuel lui indique : ici un hérisson, là les traces d'un chevreuil .
Le bonnet de Remedios pends dans son dos, son châle a glissé et elle est adossée à ce grand arbre, les mains abandonnées sur les cuisses, le regard perdu vers la trouée de ciel bleu entre les branches . Doucement, Manuel s'est approché ...
Il est temps de réveiller la fée qui dors entre ses bras, des feuilles dans ses cheveux noirs , le corsage ouvert , impudique : il faut reprendre la route, avancer encore jusqu'à l'étang , où ils feront étape pour la nuit.
Les ombres s'allongent, la forêt se fait inquiétante.

samedi 12 décembre 2009

Croissant de lune

Manuel a de nouveau besoin de repartir : il charge la roulotte . Dans les bois près d'Orense, on a retrouvé le corps d'un homme, la gorge ouverte, les yeux fous et la bouche figée sur un hurlement pour toujours. On ne sait ni qui il est, ni d'où il vient, et le cadavre commençait à pourrir sous les feuilles ... La place du village bruisse de murmures horrifiés quand on ramène le corps et les mères serrent leurs enfants contre leurs jupes. Il porte les traces de morsures d'un loup de belle taille, mais on a ôté la graisse de son cadavre ...
Cette nuit là, Remedios a dénoué ses cheveux noirs , et si elles avaient pu voir, les femmes ne se demanderaient pas pourquoi Manuel revient saisons après saisons . Les yeux brûlants, les mains savantes, les hanches délicates de Remedios ... Sa peau blanche , ses baisers fous , tout lui crie "reste ! " et il se perds en elle comme on se noie dans une eau profonde ...
Barbara est retournée à la lisière de la forêt, malgré les rumeurs de danger. Elle a attendu longtemps, dans la nuit , allongée dans l'herbe odorante à contempler la lune accroché au ciel comme un quartier d'orange, en vain . Dans la maison silencieuse, Manuel dors entre les bras de Remedios , les doigts encore pris dans la soie de ses mèches noires : cette fois-ci, il l'emmènera .

mardi 22 septembre 2009

Nouvelle lune

La femme du colporteur s'appelle Remedios ... Elle est brune comme son époux , le regard grave et sévère, noir comme un puits sans fond, la coiffe brodée serrée autour de son visage ordinaire, digne et empesée comme ses jupons blancs sous sa large jupe noire. Ils n'ont pas eu d'enfant . A Orense, les femmes se demandent ce qui attache Manuel à cette épouse austère et sans grâce.
Les mauvaises langues disent que c'est Barbara , la soeur de Remedios qui à la fin de chaque tournée ramène le vagabond vers la petite maison en bordure de forêt. Elle a dix huit ans et la beauté du diable . Il a toujours un cadeau pour elle : une robe en soie, un châle , une bague ... Remedios ne dit jamais rien, mais l'eau remonte à la surface du puits de ses yeux noirs quand elle surprend le regard de Manuel sur Barbara, plus doux qu'une caresse.
La petite a un ami. Certaines nuits, elle le rejoint à la lisère du bois. Il l'attend assis sur son arrière train . C'est un drôle de chien aux yeux jaunes, à la fourrure épaisse et noire, qui sent la terre et les feuilles mortes , et bizarrement la fleur d'oranger, comme Remedios ! elle se laisse tomber près de lui dans l'herbe haute et il pose sa tête sur ses genoux. Elle joue avec ses oreilles pointues, caresse le long museau et le front de l'animal jusqu'à ce qu'il se lasse et reparte chasser dans la forêt.
Remedios ne veut pas de chien à la maison.

mercredi 16 septembre 2009

Et vengeance .

Une fois de plus, Manuel est parti ... Une fois de trop, elle a rejoint José à la lisière du bois. Une fois encore ils ont roulé dans l'herbe sous le regard d'ambre du loup caché dans la broussaille. Puis elle est rentrée , le coeur plein de lui : demain ils partirons et au diable Manuel et les gens du village !
Au diable aussi, le loup qui suit José sous la lune. Allariz s'éveille sur un cri de bête blessée à mort . Près de la fontaine, José est étendu la gorge déchiquetée. Près de lui Anna ne respire plus déjà et Manuel hurle couvert de sang . On est venu le chercher pour l'enfermer, mais la nuit venue, dans la cellule, c'est un loup qui bouscule le geôlier venu porter son repas au prisonnier et s'échappe ...

Le temps a passé et un colporteur sillonne la région . Il vend des tissus et du savon. Il écrit les lettres pour ceux qui ne savent pas et apporte les nouvelles d'ailleurs. Il vit dans une petite maison à l'écart près d'Orense avec sa femme et la soeur de celle-ci . Il est beau et sombre, et toutes veulent savoir si elles peuvent le faire sourire ...il a des yeux d'or et d'épais sourcils noirs.

mardi 15 septembre 2009

Jalousie ...

Le soleil s'est levé sur la lisère du bois. Dans un fourré repose Manuel, nu sur l'herbe, des feuilles rousses collées à sa peau blanche.... de la terre aussi, et du sang. Il dort, les ongles cassés, la bouche écarlate . La poitrine doucement se soulève ... Les longs cils noirs frémissent sur la joue pâle et découvrent l'or des prunelles . Avec l'éveil vient la douleur, la rage aussi, dévorante, insatiable comme la faim du loup . Toute la nuit il a couru et tué sans relâche, mais la colère ne le quitte pas . Toujours il les voit ... Lui en elle, et elle ...qui le fuit , et se donne ailleurs ! Il ne savait pas qu'il l'aimait jusqu'à la voir sous l'autre .
Il faut rentrer, faire bonne figure , maîtriser la bête qui s'agite en lui et qui veut leur mort , pour que cesse la peine.
Toutes les nuits, c'est un carnage : Un loup égorge les brebis, et même les chiens, laissant derrière lui des cadavres éventrés. Ce n'est pas la faim qui le tenaille, c'est la folie. Toutes les nuits Manuel disparaît . Toutes les nuits, Anna a peur. Le jour il la suit du regard sans relâche, semble sur le point de parler . Ses caresses sont comme des coups . Puis le temps passe , et à nouveau il dort avec elle. Le calme revient à Allariz, mais entre eux il y a le silence, et sa tristesse à lui, et sa honte à elle. Mais elle continue à voir José partout, à se souvenir de l'odeur de la menthe écrasée, de ses mains câlines, de sa voix basse. Avec le remord qui la fuit croît le désir , comme s'arrondit la lune ...

lundi 14 septembre 2009

Sous la lune ...

Peu à peu, la douceur de son regard s'en va autre part se noyer dans les eaux calmes des yeux de José. C'est l'ami du frère d'Anna, et il est garde civile à Allariz.
Elle l'a croisé à la fontaine, et chez sa mère aussi, quand il vient chercher son frère. Les soirs où la lune est ronde, elle pense à lui blottie sous les draps de lin. Il est aussi blond que Manuel est brun..., aussi doré qu'il est pâle ... C'est un soleil d'homme, toujours à rire et à plaisanter, la voix comme le ronronnement d'un chat quand il s'adresse à elle , et l'oeil caressant et tendre.
Et plus le temps passe, moins il quitte son coeur et plus elle redoute les nuits avec Manuel ...
Cette nuit, l'époux a déserté le lit et Anna , pieds nus à la porte du jardin a rejoint José. Vole la chemise de lin, l'amant se noie dans les boucles rousses et parfumées de la belle, comme un tapis écarlate répandu sur le sol. Et pour une fois, elle aime l'odeur de la terre et de l'herbe , elle crie son bonheur à la lune pleine !
C'est un hurlement déchirant qui lui répond à la lisière de la forêt. D'un seul coup, la nuit est froide . Elle a honte, nue dans l'air du soir . Deux lueurs d'un jaune brûlant dansent dans les fourrés. Ils ont ramassé leurs affaires et elle est vite rentrée se coucher . Manuel n'est pas rentré...